Aucun chimiste neut peut-être autant dinfluence sur lévolution de lart que le Français Michel Eugène Chevreul (1786-1889) bien quil ne se soit guère intéressé à la façon dont les artistes comprennent et traitent les couleurs. Après avoir reçu une formation de chimiste, Chevreul fut nommé en 1824 directeur de la Manufacture des Gobelins. Il sintéressa au problème de la teinture donc aux couleurs. Devant surveiller la fabrication des colorants, il eut lidée que les problèmes les plus délicats et les plus importants navaient rien à voir avec la chimie, mais bien plutôt avec loptique : lorsquil arrivait quune couleur ne produisît pas leffet escompté, cela ne venait pas des pigments, mais des tons colorés qui se trouvaient à proximité. Chevreul décida de traiter scientifiquement la chose à fond et fit paraître en 1839 son essai sur lapparence des couleurs. Le titre de louvrage est parfaitement explicite : De la loi du contraste simultané des couleurs (illustration du système historique). Chevreul y formule, entre autres, deux principes : « Lorsque lil perçoit en même temps deux couleurs avoisinantes, elles paraissent aussi dissemblables que possible, tant du point de vue de la composition optique que de leur valeur tonale. » Et encore : « Dans lharmonie des contrastes, la composition complémentaire est supérieure à toutes les autres. » Louvrage de Chevreul influença les écoles artistiques connues comme lImpressionnisme, le Néo-impressionnisme et le Cubisme orphique. Robert Delaunay (1885-1941) utilisa plus que les autres dans ses tableaux des « écrans simultanés ». Bien que luvre de Chevreul soit restée théorique et nait jamais été conduite à son terme, elle influença autant les conceptions dEugène Delacroix (1798-1863) que celles de Georges Seurat (1859-1891) sur les couleurs et sur lart de les traiter. Léonard de Vinci avait remarqué jadis que les couleurs sinfluencent réciproquement lorsquelles sont vues lune à côté de lautre ; mais Goethe fut le premier à attirer précisément lattention sur les contrastes qui accompagnent le phénomène et il les a décrits de manière si pénétrante quil a bien fallu le prendre en considération. Le même rouge, vu simultanément sur un fond jaunâtre et sur un fond violet, semblera tirer vers le rouge foncé dans le premier cas, vers lorange dans le second. Chevreul put ainsi différencier deux manières selon lesquelles ce contraste simultané peut se produire et il parla à ce sujet de variations dintensité ou de « composition optique ». Nous savons aujourdhui, de manière plus précise, quil existe trois composantes qui peuvent se modifier sous linfluence dun environnement coloré différent. Ces trois composantes correspondent en fait aux paramètres dun système spatial de couleurs : ce sont la luminosité, la direction et la nuance. Une seule et même couleur paraîtra plus claire sur un fond sombre, plus foncée sur un fond clair : un rouge pur paraîtra plus rouge sur un fond jaunâtre, plus jaune sur un fond rougeâtre ; un rouge grisé paraîtra plus coloré (moins gris) sur un fond gris que sur un fond riche en couleurs. On peut reproduire simplement cet échange simultané des couleurs à laide du cercle ou de la sphère chromatique, pourvu que lon admette que la couleur du fond repousse celle du champ coloré considéré. Il est évident que notre perception doit le réaliser concrètement ; comme il est plausible de supposer, à cet effet, que lil et le cerveau sefforcent de percevoir le plus nettement possible les différences dans la nature, lexplication au moyen des déplacements sur le cercle chromatique est cohérente. Nous touchons ici pour la première fois au rôle actif du cerveau dans lélaboration des couleurs, et nous pouvons ainsi nous accoutumer à lidée que les couleurs représentent aussi les « exploits » du monde dans notre tête comme on pourra le montrer avec plus de précision encore en recourant plus amplement aux témoignages de la physiologie. Revenons à Chevreul qui montre, dans son ouvrage de 1839, quune couleur donne à une couleur avoisinante une nuance complémentaire dans le ton. Il sensuit que les complémentaires opposés séclairent mutuellement et que les couleurs non-complémentaires paraissent salies, comme lorsquun jaune placé près dun vert prend une nuance violette. Les lois du contraste chromatique occupèrent Chevreul dans sa recherche dune bonne organisation des couleurs, dont il avait besoin pour la teinture des laines. Il mit donc au point le cercle chromatique à soixante-douze parties représenté ci-contre, qui définit les nuances par les différentes modifications quune couleur subit en tirant vers le blanc (élévation de son intensité) ou vers le noir (diminution de son intensité). Dix degrés sont ainsi possibles selon Chevreul. Il faut bien remarquer que dans son cercle chromatique, le chimiste place chaque couleur saturée à un degré différent de son secteur : le jaune pur est plus près du centre que le bleu pur ; le rouge pur est au quinzième degré de léchelle. Les valeurs colorées des pigments prennent donc une place plus juste que dans les précédents systèmes. Dans le cercle chromatique de Chevreul, on relève, à côté des trois couleurs primaires (le rouge, le jaune et le bleu), trois couleurs secondaires (lorange, le vert et le violet, qui sont aussi les trois mélanges primaires) et six mélanges secondaires. Les secteurs ainsi obtenus sont divisés en cinq zones et chaque rayon est divisé en vingt échelons, comme une sorte déchelle qui donne les divers degrés de clarté. La notation codée donne les proportions des couleurs : 9B/1C signifie, par exemple, que lon aura, pour la couleur considérée, neuf parties de noir (Black) pour une partie de couleur (Color). Avec sa demi-sphère, Chevreul a essayé de donner une représentation matérielle des couleurs dans lespace. Laxe noir devient alors rayon, capable de parcourir et dexplorer les différents degrés. Chevreul était convaincu que les multiples nuances et leurs harmonies se laisseraient exprimer par des rapports entre nombres et il voulait mettre dans les mains de tous les artistes qui utilisent la couleur un instrument de mesure adéquat. Malheureusement, si riches dinfluence quaient été les systèmes dharmonie que Chevreul nommait « harmonie danalogues » et « harmonie de contraste », le chimiste na jamais pu découvrir la loi de lharmonie des couleurs : cest que, tout simplement, elle nexiste pas. © echo productions www.colorsystem.com |